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Nous sommes fiers de nos chers bateaux, et partageons les mêmes passions, et les mêmes préoccupations. Alors ce club est un lieu d'échange et de partage de nos expériences, de nos solutions.

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Orage du 18 aout 2022 en Corse

Nous sommes partis du port des Embiez le 8 août au matin pour Ajaccio à bord du Blue Eyes, feeling 1090. C’est pour ma compagne sa première traversée. Notre objectif est de nous tester en navigation hauturière. Nous partons sous grand-voile et génois au près sous 10 nœuds de vent. Rapidement nous continuons au moteur comme c’est souvent en été. La traversée se passe bien. Nous atteignons les sanguinaires le 9 août après 27 heures de navigation sans problème. Ma compagne est ravie. Nous décidons de mouiller au nord des Sanguinaires près des bouées des éleveurs de poissons.

Mouillage aux Sanguinaires

Le mouillage des Sanguinaires

Le bateau est équipé d’une ancre FOB de 14kg, de 40m de chaine de 10 et 50m de câblot. La FOB tient bien dans le sable mais pas dans les algues. Elle se remplit d’herbes et ne rentre pas dans le sable. Elle dérape assez facilement dans ce cas. Je le sais et je me méfie.

La première semaine se passe bien entre Ajaccio et Propriano et les différents mouillages.

Nous subissons notre premier orage le 14 août au mouillage Sainte Barbe. Comme d’habitude, j’ai mis le moteur pour pouvoir soulager l’ancre au besoin. Je suis à la barre. Nous dérapons. J’arrive à remettre le bateau dans l’axe mais le mouillage est trop encombré pour que je continue à le tenir au moteur. Je n’ai pas assez de place pour manœuvrer. Nous quittons le mouillage avec la chaine dans l’eau. Ma compagne prend la barre et je remonte l’ancre au large. En la remontant je m’aperçois que j’ai mouillé 40m de chaine pour 12 m de fond soit 3 fois la hauteur d’eau. Erreur d’inattention. J’ai l’habitude de mouiller 5 fois la hauteur d’eau et je pensais l’avoir fait. C’est un avertissement sans frais.

Le 16 août, nous sommes en baie de Propriano face à la plage près de l’aéroport. Il y a un nouvel orage sur les montagnes le soir qui s’évacue vers l’est. Pas de danger pour nous. Nous profitons du spectacle.

Orage sur Propriano

L'orage du 16 Août qui monte et éclate durant la nuit.

La météo prévoit un coup de Mistral avec rafales à 35 nœuds pour le 18 août et grande houle d’ouest jusqu’à 4m. Le vent pour la nuit est prévu au SO 15 nœuds. Nous sommes bien protégés. J’ai regardé les mouillages protégés du Mistral et de la houle. J’hésite entre un mouillage au nord de la baie de Propriano et le mouillage au nord est des Sanguinaires.

Le 17 août, après avoir contrôlé la météo, je décide de retourner aux Sanguinaires. Le fond est de sable et la profondeur entre 5 et 10m. Parfait pour ce petit Mistral. Nous partons tôt le matin et y arrivons vers midi. Nous sommes les premiers. Je peux choisir ma place. Je mouille 40m de chaine par 7m de fond sur le sable, assez éloigné de la côte. Plus de 5 fois la hauteur d’eau. Je contrôle encore la météo. Le mistral est confirmé avec vers 8h du matin 28 nœuds en rafale au SE pendant une heure sous un orage. Je ne m’inquiète pas. D’autres bateaux se sont joints à nous. 17 bateaux sont au mouillage le soir. 11 resteront pour la nuit. 3 bateaux sont au vent de nous. Un catamaran à bâbord, près la tour génoise, un sloop de 9m à bâbord aussi et un sloop de 12m à tribord. Les autres bateaux sont plus au large derrière nous. Tous les bateaux sont assez éloignés les uns des autres.

Nous préparons le bateau pour la nuit et l’orage. L’annexe est sur la plage avant, attachée. Le génois est bien enroulé avec 2 tours d’écoute. La clé moteur est dans le contacteur et attachée à la colonne barre pour ne pas la perdre. L’amortisseur est en place sur la chaine pour reprendre les efforts sur le taquet. La grand-voile est ferlée et le lazy bag fermé. Tous les hublots sont fermés et les portes en place. La capote est relevée et fermée sur l’avant. Le capot de descente reste ouvert pour aérer le bateau la nuit. Les cirés sont au porte manteau à côté de la descente et les gilets à leur place au-dessus du placard de la cabine arrière. Nous sommes prêts pour la pluie du matin.

Le 18 août au matin.

orage sanguinaires 18 aout 22

Arrivée de l'orage sur les sanguinaires en début de matinée du 18 août 2022. Le mouillage est sur la gauche.Paolini Photography

Je suis allongé sur la couchette tribord du carré. Je me réveille doucement. Ma compagne dort encore dans la cabine arrière. Je vérifie la météo sur windy.com. Il est autour de 7h15. J’entends le vent qui se lève. Je passe rapidement un short. Je sors démarrer le moteur comme à mon habitude en cas d’orage. Je me baisse. Je démarre. Je n’ai pas le temps de me relever que le bateau est couché. L’ancre dérape. La pluie tombe drue. La visibilité est quasi nulle. Je vois une longueur devant et derrière. Les rafales sont très fortes. Le bateau est couché à plus de 45°. Le rail de fargue est dans l’eau et plus. Les instruments sont éteints et le GPS aussi. Je ne sais pas où nous sommes. J’ai le moteur à fond en avant et la barre à fond à tribord. Impossible de remettre le bateau face au vent. Il y a au moins 150km/h de vent. Le lazy bag est tendu. Il menace de se déchirer. J’ai peur pour la grand-voile. J’ai aussi peur que le bateau ne se remplisse par le cockpit et coule si le vent se renforce, couché comme il est. Comment faire dans ce cas. Il sera impossible de gonfler la survie. Elle s’envolera immédiatement. Nous n’avons pas eu le temps de passer les gilets non plus.

J’ai peur mais je n’ai pas le temps d’avoir peur. Je n’ai pas non plus le temps de réfléchir. J’agis par réflexe.

Le sloop de 9 m nous arrive dessus par l’avant. Il nous va nous heurter fort. Je mets en marche arrière à fond pour m’écarter. Je réalise qu'il y a nos chaines qui pendent et pourraient se croiser. Je m’écarte encore plus. Il passe sous le vent. Il n’y a personne à la barre. Le danger est écarté. Ouf. Le moteur a permis de réduire la dérive par rapport à l’autre bateau. C’est au tour du voiler de 12m d’arriver par l’arrière. Je mets à fond en avant. Il passe derrière. Puis c’est le catamaran qui passe devant. Son spi sur enrouleur est en lambeaux.

Je ne sais toujours pas où nous sommes. Je demande à ma compagne d’allumer les instruments et le GPS. Quelques instants plus tard, il y a une éclaircie. Je vois la colline et sa tour génoise. Je suis rassuré. Nous n’avons pas beaucoup dérivé. Nous sommes en sécurité. Je continue à tenir le bateau au moteur. Le vent et la pluie commencent à baisser. La visibilité est meilleure. Je peux mettre mon ciré. Je vois les autres bateaux croisant au moteur. Tout le monde a dérapé. Le skipper du sloop de 9 m est à la barre. Il n’a pas eu le temps de s’habiller, juste de passer son gilet.

L’orage passe. Le vent tombe et s’oriente au SE 10 - 15 nœuds. Je retourne vers le mouillage. Je n’ai pas remonté l’ancre. L’ancre s’accroche. Le bateau fait tête. Je mets le moteur au point mort. Je tremble et j’ai les larmes aux yeux. L’émotion me tombe dessus. Le bateau n’a pas de dégâts. Nous sommes sains et saufs. Il est passé 9h.

Ma compagne me raconte ce qu’elle a vécu à l’intérieur. Le bateau couché. La mer vue du hublot bâbord. Les maydays à la VHF. Une femme pleurait, disant que son compagnon était mort et qu’elle ne voulait pas mourir. L’horreur. Elle s’est occupée de tout ce qui pouvait tomber et le mettait en sécurité. De temps en temps, elle passait la tête pour voir comment j’allais. Elle a été très forte dans ces circonstances.

Nous voyons un hélicoptère passer au-dessus de nous. A la VHF, nous entendons qu’il récupère l’équipage et abandonne le voilier. L’éleveur de poisson fait le tour des bateaux. Il vient voir si tout va bien à bord. Nous parlons un peu avec lui. La SNSM tourne aussi. Elle ramène le bateau sans équipage et le mouille près de nous. Je leur demande conseil. Ils nous disent de rejoindre Ajaccio et de prendre la première bouée que nous trouvons. Nous suivons leur conseil. En route pour Ajaccio.

Nous arrivons au port. Pas de bouée disponible bien sûr. Nous nous mettons au mouillage à l’est du port au fond de la baie. Je mouille par 12m de fond 60m de chaine et de câblot. Je téléphone au port. Il n’y a pas de place.

Tout à coup le cross annonce un nouvel orage pour 20h ce soir, identique à celui de ce matin avec rafales de 80 à 100km/h. Ils demandent à tous les bateaux de rejoindre le port le plus proche et de se mettre à l’abri. Nous sommes une trentaine de bateaux au mouillage. Le port ne veut pas nous accueillir.

Comment se préparer ? Je rallonge le mouillage. Comme je veux pouvoir quitter le mouillage très rapidement si nous dérapons comme ce matin, je détache l'extrémité du câblot du bateau et y attache un pare-battage. Je pourrais larguer le mouillage rapidement et revenir le chercher après. Nous fermons tout comme la veille.

20h arrive. Je démarre le moteur. J’allume les instruments, les feux de navigation et le GPS. Je sors et commence la veille. Nous voyons les éclairs au loin. Le temps passe. L’orage s’éloigne. Il est 3h du matin. J’éteins tout. Je vais me coucher. Il est passé au large. Tant mieux.

Je vous conseille cette vidéo d’un skipper qui a choisi de subir l’orage au large. Je pense qu’il a pris la bonne décision. Il a vu venir l’orage sur windy.com avec une mise à jour toutes les heures. J’utilise la version gratuite avec une mise à jour toutes les 3 heures. La version payante est plus précise.

Cette seconde vidéo montre la violence de l’orage qui arrive sur un voilier au mouillage  .

Le cross a reçu ce jour là 125 mayday. 48 bateaux sont partis à la côte ou ont coulé. Le vent a été mesuré à 224km/h à Sagonne et à 158km/h aux Sanguinaires. Je n’avais jamais connu ça. J’ai déjà eu 50, 55 et même 65 nœuds de mistral sur la côte. Mais 85 nœuds, jamais. Nous avons eu beaucoup de chance.

Les leçons que j’en retire :

  • D’avoir mis le moteur et combattu le vent en essayant de remonter au vent m’a fait moins dériver que les autres bateaux. Je ne sais pas bien pourquoi. Une hypothèse est que la l'ancre n'a pas dérapé d'un coup mais un peu à fois, aidée du moteur. Une autre hypothèse est que le moteur a permis de faire une simili cape sèche.
  • La main de fer de l’amortisseur de chaine sur le mouillage et la liaison chaine câblot avec une cosse et une manille rendent difficile de rallonger le mouillage en urgence. Même si je n’ai pas eu le temps, il m’aurait fallu plusieurs minutes pour le faire.
  • Il me faut être plus attentif aux menaces d’orage du matin et prévoir une veille le soir même.
  • J’ai changé mon ancre pour une ancre plus performante. De retour aux Embiez, j’ai vu une promotion pour une ancre Delta de 16kg. Je n’ai pas hésité.
  • J’aurais pu mettre le pilote en mode angle de barre et bloquer la barre à tribord. Le bateau est équipé d’un pilote inboard NKE qui le permet. Cela m’aurait peut-être libéré de la barre quelques instants et permis de mettre nos gilets et nos cirés, d’allumer le GPS et les instruments plus tôt.
  • Les coffres arrières étaient juste refermés et pas bloqués. Ils auraient pu s’ouvrir avec le vent et l’inclinaison du bateau et se remplir. Je les bloquerai dorénavant lors de ma préparation.
  • Le bateau est bien conçu. Finalement peu de choses se sont déplacées à l’intérieur. Les placards ont bien retenu leur contenu. Quelques tiroirs se sont ouverts et ont été vite refermés.
  • J’ai changé mon hélice pour une maxpro 17 pouces l’année dernière. Elle est beaucoup plus puissante que la précédente. J’ai été vraiment content de l’avoir. Elle m’a permis de réagir très rapidement face aux risques de collision.
  • Nous avons agis par réflexe, par instinct, par experience. La peur n'a pas eu le temps monter. Les émotions arrivent après. Quand tout est fini. Et je n'ai pas eu le temps de réflechir non plus.
  • Enfin, je vais m’abonner à windy.com pour avoir une meilleure prévision météo. Le cout est modique.

Eric sur Blue Eyes